SESSION SPECIALE NOVEMBRE 2002
  BACCALAUREAT PROFESSIONNEL EPREUVE DE FRANÇAIS
Coefficient 3  Durée : 2H 30   

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TEXTE I

Les enfants des deux sexes ont beaucoup d’amusements communs, et cela doit être ; n’en ont-ils pas de même étant grands ? Ils ont aussi des goûts propres qui les distinguent. Les garçons cherchent le mouvement et le bruit : des tambours, des sabots, de petits carrosses ; les filles aiment mieux ce qui donne dans la vue1 et sert à l’ornement : des miroirs, des bijoux, des chiffons, surtout des poupées : la poupée est l’amusement spécial de ce sexe. […]

Voyez une petite fille passer la journée autour de sa poupée, lui changer sans cesse d’ajustement2, l’habiller, la déshabiller cent et cent fois, chercher continuellement de nouvelles combinaisons d’ornements bien ou mal assortis, il n’importe ; les doigts manquent d’adresse, le goût n’est pas formé, mais déjà le penchant se montre ; dans cette éternelle occupation le temps coule sans qu’elle y songe ; les heures passent, elle n’en sait rien ; elle oublie les repas mêmes, elle a plus faim de parure que d’aliment. Mais, direz-vous, elle pare sa poupée et non sa personne. Sans doute ; elle voit sa poupée et ne se voit pas, elle ne peut rien faire pour elle-même, elle n’est pas formée, elle n’a ni talent ni force, elle n’est rien encore, elle est toute dans sa poupée, elle y met toute sa coquetterie. Elle ne l’y laissera pas toujours, elle attend le moment d’être sa poupée elle-même.

J. J. ROUSSEAU, Émile ou de l’éducation, 1762.

1 ce qui donne dans la vue : ce qui cherche à séduire.

2 ajustement : habillement.

TEXTE 2

J’ai eu l’occasion d’observer souvent dans les crèches où on laisse à l’enfant le libre choix de ses jeux, de ses objets et de ses activités, que les fillettes jouent tout autant que les garçonnets avec des petites voitures, des avions, des bateaux, etc. jusqu’à trois ans environ. J’ai vu des petites filles de dix huit à vingt mois passer des heures et des heures à sortir d’un sachet de toile une quantité de petites voitures, d’avions, d’hélicoptères, de bateaux, de petits trains, les aligner sur un tapis, et les déplacer avec le même plaisir et la même concentration que les petits garçons. De la même manière, on peut observer des petits garçons qui passent une matinée à faire la lessive, à nettoyer les petites tables, à cirer les chaussures.

Plus tard, ce phénomène disparaît. Les enfants ont déjà appris à demander le "bon" jouet, car ils savent que le "mauvais" leur sera refusé.

Une institutrice d’école maternelle, particulièrement sensible à ce genre de problèmes, me disait que lorsqu’elle avait apporté en classe un jeu composé de vis, de boulons, tournevis, etc., une petite fille toute rose d’excitation et de joie s’en était emparée, mais, alors qu’elle se dirigeait vers une petite table avec son trésor à peine conquis, un petit garçon d’environ quatre ans s’était précipité sur elle afin de le lui arracher. L’institutrice était intervenue, disant qu’il l’aurait plus tard, quand la petite fille aurait fini de s’en servir. Le petit garçon avait réagi en disant : "Mais c’est à moi ! c’est un jeu de garçon !" L’institutrice avait expliqué qu’il n’y a pas des jeux pour les garçons et des jeux pour les filles, mais que tous les jeux sont pareils et que tous les enfants peuvent y jouer. Le petit garçon en était resté stupéfait, il avait regardé la maîtresse comme si elle était folle et avait longtemps rôdé autour de la petite fille avec un air profondément perplexe qui trahissait l’état d’âme de quelqu’un qui aurait assisté à la violation d’une loi considérée comme sacrée, et qui ne s’en remet pas.

ELENA GIANINI BELOTTI, Du côté des petites filles, 1974

 

 

I - COMPÉTENCES DE LECTURE (10 points)

1 - Texte 1

J. J. Rousseau cherche à convaincre son lecteur. Vous relèverez et analyserez trois procédés utilisés dans cette intention. Vous direz enfin en une phrase quelle est la thèse soutenue. (4 points)

2 - Texte 2

Le "bon" jouet et le "mauvais" (lignes 9 et 10) : expliquez ces deux termes en précisant pour quelles raisons ils sont mis entre guillemets. (3 points)

3 - Textes 1 et 2

 

À deux siècles d’écart, les deux auteurs observent chez l’enfant, garçon ou fille, la même attitude face aux jouets. Quels sont les éléments communs à ces observations ? Que peut-on en déduire sur le rôle du jeu chez l’enfant ? (3 points)

 

II - COMPÉTENCES D’ÉCRITURE (10 points)

Dans le magazine Label France, Sylvie Cromer – qui anime l’association "Du côté des filles" –répond à une interview :

Label France : Pourquoi avoir choisi d’étudier les albums illustrés pour enfants de 0 à 9 ans ?

Sylvie Cromer : Nous voulions savoir si les modèles qu’ils transmettent ont une responsabilité dans la persistance des inégalités hommes-femmes en matière d’orientation professionnelle, de travail, de politique… Nous avons donc mené une enquête scientifique sur la totalité des nouveautés d’une même année.

Label France : Qu’avez-vous découvert ?

Les albums montrent invariablement une image masculine du monde : hommes et animaux mâles sont plus nombreux et nettement valorisés. La représentation des personnages féminins explique le maintien des stéréotypes et des inégalités. Un sur deux n’est "qu’" une mère, et sa relation avec ses enfants est réduite à un lien de service. Seuls 5 % des mères travaillent dans les albums, alors que dans la réalité elles sont 80 %, et elles sont cantonnées aux métiers d’infirmière, d’institutrice ou de vendeuse. Les hommes, eux, sont insérés socialement à tous les échelons. 

Le magazine Label France ouvre sa rubrique du courrier aux réactions des lecteurs. Vous profitez de cette occasion pour exposer votre point de vue (en une quarantaine de lignes).

Vous vous appuierez sur votre expérience et vos observations pour évoquer le fait suivant : jeux et lectures influencent les enfants et contribuent à entretenir des inégalités entre les femmes et les hommes dans la société.

Vous évoquerez ensuite quel pourrait être le rôle des adultes dans ce domaine éducatif.

N.B : Afin de respecter les règles de confidentialité, votre texte ne révèlera ni votre identité, ni le lieu où il est écrit.

 

ÉLÉMENTS DE CORRIGÉ

Texte 1 : Emile ou de l’Education, J.J.Rousseau

Texte 2 : Du côté des petites filles, E.G. Belotti

I - Compétences de lecture (10 points)

  1. Texte 1
  2. J.J.Rousseau cherche à convaincre son lecteur. Vous relèverez et analyserez trois procédés utilisés à cette intention. Vous direz enfin en une phrase quelle est la thèse soutenue. (4 points)

    L’argumentation est habilement et efficacement développée. La démonstration s’appuie sur des exemples qui renvoient à l’observation commune telle que chacun a pu la faire dans l’expérience de la vie. Développée dans des phrases courtes, rythmée par la ponctuation (virgules, points-virgules en particulier), elle prend la forme d’assertions indiscutables ; le présent de l’indicatif utilisé prend une valeur de vérité générale.

    Le lecteur est directement interpellé : " Voyez une petite fille… ", " Mais, direz-vous… ". Cette adresse directe engage le lecteur à adhérer au propos ; il est ainsi mis dans une situation où il lui sera difficile de nier ou contester ce qui est présenté comme l’évidence et la vérité.

    L’expression de la thèse réfutée (" Les enfants des deux sexes ont beaucoup d’amusements communs… " ), les concessions ( " Mais, direz-vous, elle pare sa poupée et non sa personne. Sans doute… ") permettent en fait de mieux développer l’argumentation et l’étayent a contrario.

    Les formules courtes, les accumulations, le ton incisif, l’évocation vivante –comme un tableau de genre- d’un enfant qui joue contribuent enfin à convaincre le lecteur.

    Ces procédés sont au service de la thèse soutenue par JJ.Rousseau : les enfants, dans leurs comportements sociaux et culturels, sont déterminés par leur sexe.

    NB : la thèse est explicitement formulée par l’auteur : "Les enfants des deux sexes… ont …des goûts propres qui les distinguent ".

  3. Texte 2
  4. Le " bon " jouet et le " mauvais " (lignes 9 et 10) : expliquez ces deux termes en précisant pour quelles raisons ils sont mis entre guillemets. (3 points)

    Aux lignes 9 et 10, les termes " bon " et " mauvais " appliqués au jouet ne sont pas des adjectifs qualifiant une valeur morale mais renvoyant à des valeurs sociales et culturelles. Le " bon " jouet désigne ici celui que, par leur conditionnement, les enfants ont appris à choisir conformément aux critères implicites de la société dans laquelle ils vivent. Le " mauvais " jouet est celui réservé à l’autre sexe. Il y aurait des jouets convenables pour les filles, d’autres réservés aux garçons. Les guillemets soulignent l’aspect relatif et arbitraire de ces jugements de valeur ; ils signifient en outre que l’auteur, E.G. Belotti, ne reprend aucunement à son compte ces qualificatifs.

  5. Textes 1 et 2

A deux siècles d’écart, les deux auteurs observent chez l’enfant, garçon ou fille, la même attitude face aux jouets. Quels sont les éléments communs à ces observations ? Que peut-on en déduire sur le rôle du jeu chez l’enfant ? (3 points)

Les deux auteurs ont des points de vue différents sur l’éducation des garçons et des filles. En revanche, ils font le même constat initial.

Le jeu est une activité essentielle pour l’enfant qui y consacre la majeure partie de son temps : " passer la journée… " ; " les heures passent, elle n’en sait rien " (texte1) ; " passer des heures et des heures "… " ; " passent une matinée ". C’est une activité qui mobilise les facultés physiques et intellectuelles de l’enfant, qui leur sert à expérimenter le monde : " chercher continuellement de nouvelles combinaisons " (texte 1) ; " sortir une quantité de petites voitures…les aligner… les déplacer " (texte 2). Par sa répétition, sa systématisation, le jeu permet à l’enfant de se confronter à la réalité, de se situer par rapport à elle.

JJ.Rousseau et E.G. Belotti mettent en avant (pour en tirer ensuite des conclusions diamétralement opposées) la fonction du jeu dans la socialisation : le jeu n’est pas un acte innocent et gratuit, il contribue à inscrire l’enfant dans un statut social. Il prépare l’enfant, non seulement à affirmer son identité personnelle mais aussi à délimiter son identité sociale. Dans le jeu des enfants se dessinent la société des adultes et la place de chacun.

Par cette double finalité, loin d’être secondaire par rapport aux activités " sérieuses ", le jeu est donc un moment fondamental dans la construction de l’être humain.

II - Compétences d’écriture (10 points)

[…]

Le magazine Label France ouvre sa rubrique du courrier aux réactions des lecteurs. Vous profitez de cette occasion pour exposer votre point de vue en une quarantaine de lignes.

Vous vous appuierez sur votre expérience et vos observations pour évoquer le fait suivant : jeux et lectures influencent les enfants et contribuent à entretenir des inégalités entre les hommes et les femmes dans la société.

Vous évoquerez ensuite quel pourrait être le rôle des adultes dans ce domaine éducatif.

Quelques critères d'évaluation :

  • respect de la longueur ("une quarantaine de lignes ")
  • qualité de l'expression (syntaxe, orthographe, richesse du vocabulaire)
  • graphie et présentation
  • bonne compréhension du fait observé (développé dans les réponses de S.Cromer et reformulé dans l’énoncé du sujet (" Jeux et lectures…société ")
  • développement en deux parties : exposé argumenté d’un point de vue personnel par rapport à ce fait puis évocation du rôle des adultes
  • pertinence des arguments

mis en ligne le 11/12/2002