SESSION 2002
NOVEMBRE NOUVELLE CALEDONIETéléchargement au format Word (.doc)
| La mère des contes
[texte intégral]
Où sont donc nés les contes, et pourquoi, et comment ? Une femme l'a su, aux premiers temps du monde. Qui l'a dit à la femme ? L'enfant qu'elle portait dans son ventre. Qui l'a dit à l'enfant ? Le silence de Dieu. Qui l'a dit au silence ? Il était pour la première fois, dans la grande forêt des premiers temps, un rude bûcheron et son épouse triste. Ils vivaient pauvrement dans une maison basse, au cœur d'une clairière. Ils n'avaient pour voisins que des bêtes sauvages et ne voyaient passer, dehors, par la lucarne, que vents, pluies et soleils. Mais ce n'était pas la monotonie des jours qui attristait la femme de cet homme des bois et la faisait pleurer, seule, dans sa cuisine. De cela elle se serait accommodée, bon an, mal an. Hélas, en vérité, son mari avait l'âme aussi broussailleuse que la barbe et la tignasse. C'était cela qui la tourneboulait. Caressant, il l'était comme un buisson d'épines, et quand il embrassait en grognant sa compagne, ce n'était qu'après l'avoir battue. Tous les soirs il faisait ainsi, dès son retour de la forêt. Il poussait la porte d'un coup d'épaule, empoignait un lourd bâton de chêne, retroussait sa manche droite, s'approchait de sa femme qui tremblait dans un coin, et la rossait. C'était là sa façon de lui dire bonsoir. Passèrent mille jours, mille nuits, mille roustes. L'épouse supporta sans un mot de révolte les coups qui lui pleuvaient chaque soir sur le dos. Vint une aube d'été sur la clairière. Ce matin-là, comme elle regardait son homme s'éloigner sous les grands arbres, sa hache en bandoulière, elle posa les mains sur ses hanches et pour la première fois depuis le jour de ses épousailles elle sourit. Elle venait à l'instant de sentir une vie nouvelle bouger là, dans son ventre. "Un enfant !" pensa-t-elle, tremblante, émerveillée. Mais son bonheur fut bref, car lui vint aussitôt plus d'épouvante qu'elle n'en avait jamais enduré. "Misère, se dit-elle, qui le protégera si mon mari me bat encore ? En me cognant dessus, il risque de l'atteindre. Il le tuera peut-être avant qu'il ne soit né. Comment sauver sa vie ? En n'étant plus battue. Mais comment, Seigneur, ne plus être battue ?" Elle réfléchit à cela tout au long du jour avec tant de souci, de force et d'amour neuf pour son fils à venir qu'au soir elle sentit germer une lumière. Elle guetta son homme. Au crépuscule il s'en revint, comme à son habitude. Il prit son gros bâton, grogna, leva son bras noueux. Alors elle lui dit : – Attends, mon maître, attends ! J'ai appris aujourd'hui une histoire. Elle est belle. Écoute-la d'abord, tu me battras après. Elle ne savait rien de ce qu'elle allait dire, mais un conte lui vint. Ce fut comme une source innocente et rieuse. Et l'homme demeura devant elle captif, si pantois et content qu'il oublia d'abattre son bâton sur le dos de sa femme. Toute la nuit elle parla. Toute la nuit il l'écouta, les yeux écarquillés, sans remuer d'un poil. Et quand le jour nouveau éclaira la lucarne, elle se tut enfin. Alors il poussa un soupir, vit l'aube, prit sa hache et s'en fut au travail. Au soir gris, il revint. Elle l'entendit pousser la porte à grand fracas. Elle courut à lui. – Attends, mon maître, attends ! Il faut que je te dise une nouvelle histoire. Écoute-la d'abord, tu me battras après ! A l'instant même un conte neuf naquit de sa bouche surprise. Comme la nuit passée son époux l'écouta, l'œil rond, le poing tenu en l'air par un fil invisible. Le temps parut passer comme un souffle. A l'aube elle se tut. Il vit le jour, se dit qu'il lui fallait partir pour la forêt, prit sa hache, et s'en alla. Et quand le soir tomba vint encore une histoire. Neuf mois, toutes les nuits, cette femme conta pour protéger la vie qu'elle portait dans le ventre. Et quand l'enfant fut né, l'homme connut l'amour. Et quand l'amour fut né, les contes des neuf mois envahirent la terre. Bénie soit cette mère qui les a mis au monde. Sans elle les bâtons auraient seuls la parole. Henri Gougaud, L'arbre d'amour et de sagesse, 1992.
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| I - COMPÉTENCES DE LECTURE (10 points)
1 - Dans ce texte, quels éléments relèvent du récit réaliste ? Quels éléments relèvent du conte merveilleux ? (4 points) 2 - Dans cette histoire, en quoi la femme est-elle doublement mère ? (2 points) 3 - "Sans elle les bâtons auraient seuls la parole" : montrez que cette phrase résume l'histoire. Quelle leçon peut-on tirer de ce conte ? (4 points) II - COMPÉTENCES D'ÉCRITURE (10 points) Aujourd'hui, des livres, des films, des jeux mettent en scène un univers purement imaginaire. Un débat a lieu dans votre classe à ce propos. Pour certains, ces productions ne s'adressent qu'aux enfants et n'ont pas grand intérêt. D'autres, au contraire, pensent que ces productions intéressent tous les publics. Vous rédigez le compte rendu de ce débat en exposant successivement les deux points de vue (une quarantaine de lignes).
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ÉLÉMENTS DE CORRIGÉ Texte : " La mère des contes " [texte intégral] in L’arbre d’amour et de sagesse, H.Gougaud I - Compétences de lecture (10 points) 1- Dans ce texte, quels éléments relèvent du récit réaliste ? Quels éléments relèvent du conte merveilleux ? (4 points) Dans ce texte de Henri Gougaud, certains éléments relèvent du récit réaliste, d’autres appartiennent au conte merveilleux. Dès la première partie du texte, les questions successives – surprenantes -, les réponses quelque peu inattendues (" le silence de Dieu ") ou l’absence de réponse confèrent au texte une tonalité énigmatique et le situent dans une perspective particulière. Les indices de temps ancrent le récit dans l’intemporalité (" pour la première fois " l.4, " la forêt des premiers temps " l.4, " passèrent mille jours, mille nuits " l.15). L’histoire n’est pas située avec précision, ni dans une époque, ni géographiquement, ce qui lui permet de prendre une dimension universelle et éternelle. Cependant, les éléments descriptifs qui traduisent la pauvreté matérielle et la misère affective du couple de bûcherons sont nombreux : par leur précision et leur redondance, ils sont l’apanage du récit réaliste (" maison basse au cœur d’une clairière " l.5 ; " vents, pluies et soleils " l.7 ; " barbe et tignasse [broussailleuses] " ; " lourd bâton de chêne " l.13, etc.). Par ailleurs, l’emploi du discours direct, l’évocation de la vie quotidienne du couple dans ce qu’elle a de plus misérable et de plus sordide servent la vraisemblance du récit. Pour autant, ce qui arrive à la femme du bûcheron est extraordinaire, échappe au rationnel, comme si l’inspiration de la conteuse était d’origine surnaturelle : " un conte lui vint " l.31 ; " un conte neuf naquit de sa bouche surprise " l.40. L’homme est miraculeusement transformé : " l’homme demeura […] captif, si pantois et content " l.32 ; " le poing tenu en l’air par un fil invisible " l.41. Ainsi, les métamorphoses qui s’opèrent au fil du texte et le dénouement heureux inscrivent clairement ce récit dans le merveilleux. 2- Dans cette histoire, en quoi la femme est-elle doublement mère ? (2 points) La femme est doublement mère : elle donne naissance à un enfant au terme d’une grossesse de neuf mois (" quand l’enfant fut né " l.45) ; simultanément, elle donne naissance aux contes (" un conte neuf naquit de sa bouche " l.40 ; " bénie soit cette mère qui les a mis au monde " l.47)). Un même champ lexical est employé pour les contes et pour l’enfant. La mère donne la vie à l’enfant et aux mots : ainsi, elle enfante doublement. 3 – " Sans elle, les bâtons auraient seuls la parole " : montrez que cette phrase résume l’histoire. Quelle leçon peut-on tirer de ce conte ? (4 points) Cette dernière phrase du texte résume l’histoire dans la mesure où elle joue le rôle de morale. Sans les contes, cette femme n’aurait pas pu captiver l’attention de son mari et le détourner de sa violence pour protéger l’enfant à naître : les mots, la parole, le discours prennent le pas sur la violence. Celui ou celle qui maîtrise le discours possède ce pouvoir de permettre de dépasser les bas instincts et la violence. Ainsi, le pouvoir du langage est de transformer l’être humain qui se métamorphose grâce aux mots et accède à l’univers des sentiments. Enfin, ce récit souligne le rôle prépondérant de la femme dans l’histoire des hommes. La mère qui met au monde l’enfant et les contes est le symbole du progrès de l’humanité: sans elle et sans cette double fécondité, nous dit ce conte, l’amour de l’autre, l’amour de l’humanité est impossible. II - Compétences d’écriture (10 points) Aujourd’hui, des livres, des films, des jeux mettent en scène un univers purement imaginaire. Un débat a lieu dans votre classe à ce propos. Pour certains, ces productions ne s’adressent qu’aux enfants et n’ont pas grand intérêt. D’autres, au contraire, pensent que ces productions intéressent tous les publics.Vous rédigez le compte rendu de ce débat en exposant successivement les deux points de vue (une quarantaine de lignes). Quelques critères d'évaluation :
JP DURAND I.E.N. LETTRES ACADEMIE DE NANTES NOVEMBRE 2002 |
mis en ligne le 11/12/2002