BACCALAUREAT PROFESSIONNEL EPREUVE DE FRANÇAIS

SESSION SPECIALE FEVRIER 2004 

Pour obtenir un texte conforme à l'original dans sa présentation  utiliser le téléchargement.

Téléchargement au format Word (.doc)

 

Consultation du sujet :

Texte
Questions
Corrigé

Document 1

Extraits d'un entretien avec François Mitterrand (Président de la République de 1981 à 1995).

 - De tous les Grands Travaux que vous avez lancés, quel est celui dont vous êtes le plus heureux ?

- Tous les Grands Travaux, à Paris ou en province, répondent à des nécessités de fait : mauvais état ou exiguïté des bâtiments, médiocres présentations de collections, insuffisant accueil du public.
Deux projets me tenaient particulièrement à cœur. Celui du Louvre, on vient de le dire. Celui de la Bibliothèque de France, parce que c'est le livre et que, pour moi, tout commence par la lecture. Ces deux projets ont suscité d'âpres débats. Face à des transformations d'une telle ampleur, il était naturel que des avis contraires s'expriment. Je les ai tous entendus. Certains complexes et lourds de conséquences.
Aujourd'hui, les querelles sont apaisées. Au Louvre comme à la Bibliothèque, les travaux se poursuivent dans le respect des objectifs, des budgets et des échéances fixés par l'Etat.

- Quand êtes-vous allé pour la première fois au Louvre ? Avec vos parents ? Avec des amis ?

-Au cours de mon premier voyage à Paris, venu de ma Charente natale, lors de l'Exposition coloniale, en 1931.
J'avais 15 ans. J'étais avec des amis de mes parents.

-Votre première impression, bonne ou mauvaise ? Votre premier souvenir d'enfant ou d'adolescent, qu'est ce qui vous a le plus frappé : le palais ? Les œuvres ? Lesquelles?

-Des œuvres, archiconnues, fixées à cette époque dans mon esprit par une culture un peu livresque et un enseignement très classique.

- Après cette visite, êtes-vous allé fréquemment seul au Louvre ? Pour contempler quelles œuvres ?

- De temps à autre. Je trouvais l'endroit poussiéreux, fatigant, mal organisé, incommode et merveilleux.

- Vous avez fait vos études supérieures à Paris. Est-ce que le Louvre, à l'époque, était une visite obligée ?

-Oui, pour le milieu dans lequel je vivais. J'y ajoutais mon goût personnel. Mais mon intérêt se dispersait aussi bien du côté du Vel'd'Hiv1 que des balades dans le Marais.

-Et si un adolescent d'Angoulême visitait aujourd'hui le Grand Louvre, qu'aimeriez-vous lui dire ?

-Qu'il a bien de la chance. Qu'il pourra s'asseoir, se rafraîchir, prendre son temps, choisir sans être coincé dans un engrenage infernal ! Bref, il pourra regarder

Télérama Hors Série "Le Grand Louvre",
(Novembre 1993)

1Vélodrome d'Hiver, lieu prestigieux des courses cyclistes en salle.

Document 2

Le jour du mariage de Gervaise, héroïne du roman L'Assommoir, les invités de la noce, appartenant au milieu ouvrier, visitent le musée du Louvre.

Enfin, après avoir descendu la rue Croix-des-Petits-Champs, on arriva au Louvre.
M. Madinier, poliment, demanda à prendre la tête du cortège.
C'était très grand, on pouvait se perdre ; et lui, d'ailleurs, connaissait les beaux endroits, parce qu'il était souvent venu avec un artiste, un garçon bien intelligent, auquel une grande maison de cartonnage achetait des dessins, pour les mettre sur des boîtes. En bas, quand la noce se fut engagée dans le musée assyrien, elle eut un petit frisson. Fichtre ! il ne faisait pas chaud ; la salle aurait fait une fameuse cave. Et, lentement, les couples avançaient, le menton levé, les paupières battantes, entre les colosses de pierre, les dieux de marbre noir muets dans leur raideur hiératique, les bêtes monstrueuses, moitié chattes et moitié femmes, avec des figures de mortes, le nez aminci, les lèvres gonflées. Ils trouvaient tout ça très vilain. On travaillait joliment mieux la pierre au jour d'aujourd'hui. Une inscription en caractères phéniciens les stupéfia. Ce n'était pas possible, personne n'avait jamais lu ce grimoire1. Mais M. Madinier, déjà sur le premier palier avec madame Lorilleux, les appelait, criant sous les voûtes : 
- Venez donc. Ce n'est rien, ces machines… C'est au premier qu'il faut voir.
La nudité sévère de l'escalier les rendit graves. Un huissier superbe, en gilet rouge, la livrée galonnée d'or, qui semblait les attendre sur le palier, redoubla leur émotion. Ce fut avec un grand respect, marchant le plus doucement possible, qu'ils entrèrent dans la galerie française.
Alors, sans s'arrêter, les yeux emplis de l'or des cadres, ils suivirent l'enfilade des petits salons, regardant passer les images, trop nombreuses pour être bien vues. Il aurait fallu une heure devant chacune, si l'on avait voulu comprendre. Que de tableaux, sacredié ! ça ne finissait pas. Il devait y en a avoir pour de l'argent. Puis, au bout, M. Madinier les arrêta brusquement devant le Radeau de la Méduse ; et il leur expliqua le sujet. Tous, saisis, immobiles, ne disaient rien. Quand on se remit à marcher, Boche résuma le sentiment général : c'était tapé.
Dans la galerie d'Apollon, le parquet surtout émerveilla la société, un parquet luisant, clair comme un miroir, où les pieds des banquettes se reflétaient. Mademoiselle Remanjou fermait les yeux, parce qu'elle croyait marcher sur de l'eau. On criait à madame Gaudron de poser ses souliers à plat, à cause de sa position2. M. Madinier voulait leur montrer les dorures et les peintures du plafond ; mais ça leur cassait le cou, et ils ne distinguaient rien.

Émile ZOLA, L'Assommoir, (1877)

1 Un grimoire est un vieux livre de magie, obscur et inintelligible .
2 Madame Gaudron est enceinte et est sur le point d'accoucher.

 

 

I - COMPÉTENCES DE LECTURE (10 points)

1 - Quels sont les éléments qui ont prédisposé François Mitterrand à fréquenter le musée du Louvre ? (2 points)
2 - La visite au Louvre des personnages de Zola prête souvent à sourire. Relevez trois exemples, à votre choix, de ces effets amusants et expliquez brièvement ce qui est drôle. (3 points)
3 - En quoi les impressions contradictoires éprouvées par François Mitterrand, "Je trouvais l'endroit poussiéreux, mal organisé, incommode et merveilleux.", font-elles écho à celles des personnages de la noce (document 2) ? (5 points)

II - COMPÉTENCES D'ÉCRITURE (10 points)

Dans son entretien avec le journaliste de Télérama, François Mitterrand affirme, à propos de la création du "Grand Louvre", que l'adolescent d'aujourd'hui "a bien de la chance [car] il pourra s'asseoir, se rafraîchir, prendre son temps, choisir […] regarder".

Après lecture de cette affirmation, vous engagez, avec un(e) ami(e), une conversation centrée autour de l'accès facilité ou non à la culture (nouveaux espaces culturels, nouveaux lieux de vente de produits culturels, nouveaux produits culturels…)

Vous relatez votre conversation, en développant deux points de vue différents ou complémentaires (fondés pour chacun d'eux sur des arguments et des exemples précis).

Votre texte, d'une quarantaine de lignes, sera rédigé sous forme d'un dialogue théâtral.

BACCALAURÉAT PROFESSIONNEL ÉPREUVE DE FRANÇAIS
ÉLÉMENTS DE CORRIGÉ
Document : Extraits d’un entretien avec François Mitterrand (Télérama)
Texte : L’Assommoir, Emile Zola
I - Compétences de lecture (10 points)
1 – Quels sont les éléments qui ont prédisposé François Mitterrand à fréquenter le musée du Louvre ? (2
points)

Trois éléments ont prédisposé François Mitterrand à fréquenter dès sa jeunesse le musée du Louvre : l’environnement familial et social  (« le milieu dans lequel je vivais », à quinze ans, il visitait le Louvre « avec des amis de [ses] parents »), l’éducation reçue (« une culture un peu livresque et un enseignement très classique »), enfin, « [son] goût personnel ».

2 – La visite au Louvre des personnages de Zola prête souvent à sourire. Relevez trois exemples, à votre choix, de ces effets amusants et expliquez brièvement ce qui est drôle.  (3 points) 

Plusieurs effets rendent cette visite du Louvre par une noce en goguette particulièrement drôle.
Les gestes et les comportements des personnages sont décrits avec précision, parfois jusqu’à la caricature : ainsi,  « les couples avançaient, le menton levé, les paupières battantes » ; les changements de rythme contribuent à produire un effet comique : « lentement » (l.10), « marchant le plus doucement possible » (l.24), « sans s’arrêter » (l.26) , «  les arrêta brusquement…saisis, immobiles… on se remit à marcher » (l.31 à 33) ; les sensations et les sentiments éprouvés sont rendus perceptibles : « un petit frisson » (l.9) ; « les stupéfia » (l.15.) ; « tous saisis, immobiles » (l.32).
Le décalage entre un lieu voué à l’art, riche d’ œuvres illustres et au décor solennel, et les préoccupations prosaïques des personnages suscite également des effets cocasses : « la salle aurait fait une fameuse cave » (l.10) ; « une inscription en caractères phéniciens les stupéfia … personne n’avait jamais lu ce grimoire »( l.15,16) ; « il devait y en avoir pour de l’argent »(l.30) ; dans « la galerie d’Apollon » c’est « le parquet surtout [qui] émerveilla la société » (l.34). 
Les personnages vont de la gravité et du respect quasi-religieux («  la nudité …de l’escalier les rendit graves » (l.21) ; « redoubla leur émotion » (l.23) ; « avec un grand respect »( l.23) ; « tous, saisis, immobiles, ne disaient rien » (l.32) à l’incompréhension (« ils trouvaient tout ça très vilain »( l.14) , «  il aurait fallu une heure devant chacune si l’on avait voulu comprendre » (l.28,29) « c’était tapé » (l.33) et enfin au désintérêt qui confine à l’ennui « ils ne distinguaient rien » (l. 40).

3 – En quoi les impressions contradictoires éprouvées par François Mitterrand, « Je trouvais l’endroit poussiéreux, mal organisé, incommode et merveilleux », font-elle écho à celles des personnages de la noce dans le texte d’Emile Zola ? (5 points) 

Les personnages de la noce sont émerveillés par le lieu dans lequel ils se trouvent, comme l’était le jeune François Mitterrand : « un petit frisson », « les stupéfia », « redoubla leur émotion », « avec un grand respect », « les yeux emplis de l’or des cadres », « « que de tableaux sacredié ! », « tous saisis, immobiles », « le parquet émerveilla la société »…
En même temps, ils trouvent eux aussi le musée « incommode » et « mal organisé ». La description des lieux accentue l’aspect hétéroclite et disparate : « la salle aurait fait une fameuse cave », les « « dieux » côtoient les « bêtes monstrueuses » ; les œuvres sont « trop nombreuses pour être bien vues » ; le parquet, trop luisant, détourne l’attention et peut être dangereux ; le plafond est difficile à voir : « ils ne distinguaient rien ». ..
On retrouve évoquée dans les propos de François Mitterrand et caricaturée dans le récit de Zola l’attitude contradictoire, répandue dans notre société, qui considère les musées comme un lieu à la fois fascinant et respectable et en même temps peu accueillant et étrange, différent, où l’on ne se sent pas toujours à l’aise.
Nota : on attend de la part des candidats des réponses totalement rédigées.

II - Compétences d’écriture (10 points)

Dans son entretien avec le journaliste de Télérama, François Mitterrand affirme, à propos de la création du « Grand Louvre », que l’adolescent d’aujourd’hui « a bien de la chance [car] il pourra s’asseoir, se rafraîchir, prendre son temps, choisir […] regarder ».
Imaginez une conversation entre deux jeunes gens de votre génération pour savoir si l’accès à la culture est facilité ou non (nouveaux espaces culturels, nouveaux lieux de vente culturels, nouveaux produits culturels…)
Vous rédigez cette conversation sous la forme d’un dialogue théâtral de votre choix d’une quarantaine de lignes, en développant deux points de vue différents ou complémentaires (fondés pour chacun d’eux sur des arguments et des exemples précis).

Quelques critères d'évaluation :

* respect de la longueur («une quarantaine de lignes »).
* qualité de l'expression (syntaxe, orthographe, richesse du vocabulaire).
* graphie et présentation.
* prise en compte de la situation de communication : l’écrit attendu a la forme d’un dialogue théâtral (disposition graphique, alternance des répliques, didascalies éventuelles…).
* prise en charge de deux points de vue (différents ou complémentaires) par chacun des deux personnages (présence et pertinence des arguments, des exemples, articulation et enchaînement des arguments dans le dialogue,…); les deux personnages ne se contentent pas de dialoguer, il y a développement d’une argumentation.
* on valorisera la pertinence et l’originalité de l’argumentation.
* on valorisera en outre les productions qui associent efficacement argumentation et dimension théâtrale (échange vivant et vraisemblable, ton des protagonistes, registre de langue, ponctuation).

JP DURAND - IEN Lettres Rectorat de Nantes, février 2004

mis en ligne le 17 mai 2004