BACCALAUREAT PROFESSIONNEL EPREUVE DE FRANÇAIS

SESSION DE REMPLACEMENT - SEPTEMBRE 2003 

Coefficient 3  Durée : 2H 30   

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Consultation du sujet :

Texte
Questions
Corrigé

Document 1

Antoine présente à ses parents (un vieux couple de paysans normands) la jeune fille qu’il souhaite épouser. Cette jeune fille est noire.

Personne ne parlait. Antoine inquiet sifflotait un air de caserne, le père fouettait le bidet et la mère regardait de coin, en glissant des coups d’œil de fouine, la négresse dont le front et les pommettes reluisaient sous le soleil comme des chaussures bien cirées. Voulant rompre la glace, Antoine se retourna.
« Eh bien, dit-il, on ne cause pas ?
– Faut le temps », répondit la vieille.
Il reprit :
« Allons, raconte la p’tite l’histoire des huit oeufs de ta poule. »
C’était une farce célèbre dans la famille. Mais comme sa mère se taisait toujours, paralysée par l’émotion, il prit lui-même la parole et narra, en riant beaucoup, cette mémorable aventure. Le père, qui le savait par coeur, se dérida aux premiers mots ; sa femme bientôt suivit l’exemple, et la négresse elle-même, au passage le plus drôle, partit tout à coup d’un tel rire, d’un rire si bruyant, roulant, torrentiel, que le cheval excité fit un petit temps de galop.
La connaissance était faite. On  causa.
A peine arrivés, quand tout le monde fut descendu, après qu’il eut conduit sa bonne amie dans la chambre pour ôter sa robe qu’elle aurait pu tacher en faisant un bon plat de sa façon destiné à prendre les vieux par le ventre, il attira ses parents devant la porte, et demanda, le coeur battant :
« Eh ben, quéque vous dites ? »
Le père se tut. La mère plus hardie déclara :
« Alle est trop noire ; non, vrai, c’est trop. J’en ai les sangs tournés.
– Vous vous y ferez, dit Antoine.
– Possible mais pas pour le moment. »
Ils entrèrent et la bonne femme fut émue en voyant la négresse cuisiner.
Alors elle l’aida, la jupe retroussée, active malgré son âge. Le repas fut bon, fut long, fut gai. Quand on fit un tour ensuite, Antoine prit son père à part :
« Eh ben,pé quéque t’en dis ? »
Le paysan ne se compromettait jamais.
«  J’ai point d’avis. D’mande à ta mé. »
Alors Antoine rejoignit sa mère et la retenant en arrière :
« Eh ben, ma mé, quéque t’en dis ?
– Mon pauv’e gars, vrai, alle est trop noire. Seulement un p’tien moins je ne m’opposerais pas, mais c’est trop. On dirait Satan! »
Il n’insista point, sachant que la vieille s’obstinait toujours, mais il sentait en son coeur entrer un orage de chagrin. Il cherchait ce qu’il fallait faire, ce qu’il pourrait inventer, surpris d’ailleurs qu’elle ne les eût pas conquis déjà comme elle l’avait séduit lui-même. Et ils s’en allaient tous les quatre à pas lents à travers les blés, redevenus peu à peu silencieux. Quand on longeait une clôture, les fermiers apparaissaient à la barrière, les gamins grimpaient sur les talus, tout le monde se précipitait au chemin pour voir passer la « noire » que le fils Boitelle avait ramenée. On apercevait au loin des gens qui couraient à travers les champs comme on accourt quand bat le tambour des annonces de phénomènes vivants. Le père et la mère Boitelle, effarés de cette curiosité semée par la campagne à leur approche, hâtaient le pas, côte à côte, précédant de loin leur fils à qui sa compagne demandait ce que les parents pensaient d’elle. Il répondit en hésitant qu’ils n’étaient pas encore décidés.

Guy de Maupassant, Boitelle (Extrait), (22 janvier 1989)

Document 2

L’attitude la plus ancienne, et qui repose sans doute sur des fondements psychologiques solides puisqu’elle tend à réapparaître chez chacun de nous quand nous sommes placés dans une situation inattendue, consiste à répudier purement et simplement les formes culturelles : morales, religieuses, sociales, esthétiques, qui sont les plus éloignées de celles auxquelles nous nous identifions. « Habitudes de sauvages », « cela n’est pas de chez nous », « on ne devrait pas permettre cela », etc., autant de réactions grossières qui traduisent ce même frisson, cette même répulsion en présence de manières de vivre, de croire ou de penser qui nous sont étrangères. Ainsi l’Antiquité confondait-elle tout ce qui ne participait pas de la culture grecque (puis gréco-romaine) sous le même nom de barbare ; la civilisation occidentale a ensuite utilisé le terme de sauvage dans le même sens. Or derrière ces épithètes se dissimule un même jugement : il est probable que le mot « barbare » se réfère étymologiquement à la confusion et à l’inarticulation du chant des oiseaux, opposées à la valeur signifiante du langage humain ; et « sauvage », qui veut dire «  de la forêt », évoque aussi un genre de vie animal, par opposition à la culture humaine. Dans les deux cas, on refuse d’admettre le fait même de la diversité culturelle ; on préfère rejeter hors de la culture, dans la nature, tout ce qui ne se conforme pas à la norme sous laquelle on vit.

Claude Levi-Strauss, Anthropologie Structurale II - Race et Histoire, (1973)

 

 pas à la norme sous laquelle on vit.

 Claude Race et Histoire, (1973)

 

QUESTIONS

 

i - compÉtences de lecture (10 points)

1- Présentez les sentiments et les réactions des personnages lorsqu’Antoine revient au village avec la jeune fille qu’il souhaite épouser. (3 points)

2- Comment Claude Lévi-Strauss, qui a longtemps étudié le fonctionnement des sociétés, explique-t-il l’attitude de rejet des parents et des villageois ?

Retrouvez dans « Boitelle » deux répliques particulièrement significatives. (4 points)

3- Selon vous quel jugement le narrateur du texte 1 porte t-il sur l’attitude des personnages ? Justifiez votre réponse en citant au moins deux passages présents dans la dernière partie du texte (lignes 39 à 53).(3 points)

II - CompÉtences d’Écriture (10 points)

Après avoir lu le texte de Claude Levi-Strauss, un débat sur le thème de la différence culturelle

s’engage dans votre classe.

A la suite de ce débat vous rédigez, en une quarantaine de lignes, un dialogue théâtral reprenant

quelques uns des arguments échangés.

 

mis en ligne le 17 mai 2004    

 

 

ÉLÉMENTS DE CORRIGÉ

Texte 1 : Boitelle, Maupassant

Texte 2 : Anthropologie Structurale, Lévi-Strauss

I - Compétences de lecture (10 points)

1 – Montrez l’évolution des sentiments des différents personnages (Antoine et ses parents) à travers leurs réactions successives à l’égard de la « négresse » (vous vous appuierez notamment sur les attitudes et les prises de parole).                             (3 points)

            Au fil du récit, les personnages éprouvent divers sentiments qui sont autant d’étapes d’une progression dramatique.

            L’inquiétude dissimulée d’Antoine et l’attente muette et méfiante des parents traduisent l’impatience des protagonistes et leur forte émotion (la mère est « paralysée par l’émotion »). Le récit de la farce fournit une diversion et un soulagement provisoires (« le père… se dérida… sa femme … suivit l’exemple… un rire si bruyant… »). A la première réaction de refus succèdent un espoir de rapprochement et l’apaisement provisoire que fournit le spectacle de la négresse cuisinant : « la bonne femme fut émue ». Le deuxième refus de la paysanne qui confirme son entêtement et son hostilité provoque chez Antoine un « orage de chagrin » accompagné de sentiments mêlés : recherche d’une stratégie, surprise et incompréhension. L’hésitation d’Antoine – il ne sait trop que répondre – fait place à la colère (il est « soulevé de colère ») puis au désespoir (au sens strict « il n’y avait plus d’espoir ») et enfin au chagrin partagé (« ils se mirent à pleurer »).

2 – En quoi la réaction des villageois fait-elle comprendre à Antoine qu’ « il n’y avait plus d’espoir » ? Dégagez le jugement porté sur eux par le narrateur en étudiant la manière dont il a rendu compte de ce phénomène de groupe (pronoms personnels, verbes d’action, figures de style).                                                                        (3 points)

Antoine comprend « qu’il n’y [a] plus d’espoir » en découvrant la curiosité excessive et spectaculaire des villageois soulignée par leurs attitudes et leurs paroles («  la « noire » que le fils Boitelle avait ramenée »). La « sortie en masse » des paysans, leur expression (« les yeux élargis par l’ébahissement ») sont pour lui autant d’éléments qui lui font prendre conscience qu’il ne sera jamais compris et que le mariage avec la jeune femme qu’il aime ne sera jamais socialement accepté.

      Le narrateur met en scène –pour la moquer et la dénoncer – l’attitude fruste et irrationnelle des villageois, manifestée par leur  curiosité outrée et malsaine :

- nombreux verbes d’action qui traduisent la fébrilité des paysans (« apparaissaient…se précipitait… couraient à travers champs… » [gradation].

- paroles rapportées (style indirect libre « la « noire » que le fils Boitelle avait ramenée » - reprise au style direct du mot « noire » qui insiste sur la couleur) .

- « on longeait… on apercevait » : le pronom indéfini traduit l’effacement des protagonistes au profit des villageois caractérisés par leur statut social (« les fermiers »), dans un anonymat collectif et inquiétant («  des gens… une sortie en masse…un attroupement »), réduits à un regard stupide (« les yeux élargis par l’ébahissement »).

- la comparaison « comme on accourt quand bat le tambour des annonces de phénomènes vivants » (l’emploi du présent de vérité générale marque explicitement la « présence » du narrateur) renvoie à un spectacle de cirque ou de fête foraine et assimile les paysans à des voyeurs se rendant à une exhibition de curiosités monstrueuses.

- la quasi absence de paroles rapportées, l’insistance mise sur les gestes et comportements – éloquents et explicites - soulignent l’attitude ridicule et grossière des villageois.

3 – Comment à partir du texte de Claude Lévi-Strauss (qui a longtemps étudié le fonctionnement des sociétés), peut-on expliquer les réactions des parents d’Antoine et des villageois ?

Relevez dans le texte de Maupassant deux phrases particulièrement significatives qui illustrent cette analyse.                                                                                              (4points)                    

L’histoire de Boitelle est l’illustration – sous la forme d’une fiction – de ce qu’explique et analyse Claude Lévi-Strauss. Les parents Boitelle sont confrontés à une situation inédite pour eux : ils n’ont jamais vu ou rencontré de femme de couleur noire ; l’arrivée d’une « négresse » ne s’inscrit pas dans leur culture et ils réagissent grossièrement, avec une répulsion presque instinctive : « Alle est trop noire ! Non, vrai, c’est trop. J’en ai les sangs tournés ». Un exemple a contrario est fourni par une des attitudes de la mère. Lorsque la jeune femme se met aux fourneaux, elle est émue et elle l’aide activement : en effet elle retrouve là un comportement socioculturel qu’elle connaît et dans lequel elle se retrouve (une femme fait la cuisine, comme c’est la norme à cette époque et dans cette société rurale) ; elle partage ce point commun avec la « négresse » et donc se rapproche – provisoirement - d’elle.

Les deux répliques de la mère, presque identiques (l.23 et l.35-36) illustrent clairement l’analyse de Claude Lévi-Strauss : la « noire » est répudiée purement et simplement, elle est une « sauvage » car elle n’est pas « conforme à la norme ».

            N.B. : d’autres phrases sont acceptables :

- « comme on accourt quand bat le tambour des annonces de phénomènes vivants » renvoie au  « genre de vie animal » qu’évoque Claude Lévi-Strauss (l.15)

- « les yeux élargis par l’ébahissement » renvoie aux « situations inattendues » et  aux « réactions grossières » (l.3 et l.7)

 II - Compétences d’écriture (10 points)

            Un débat a eu lieu dans votre classe sur le thème de « la différence ». Agacé(e) par les prises de position de certain(e) s de vos camarades qui rejettent ceux qui sont différents, vous rédigez un texte d’une quarantaine de lignes à leur intention pour réfuter leurs propos. Vous leur faites comprendre l’intérêt et la richesse de la diversité culturelle.

Quelques critères d'évaluation :

·        respect de la longueur («une quarantaine de lignes »)

·        qualité de l'expression (syntaxe, orthographe, richesse du vocabulaire)

·        graphie et présentation

·        l’écrit attendu est une réfutation c’est-à-dire une réponse argumentée à une thèse initiale

·        argumentation structurée (organisation et progression de l’argumentation, présence et pertinence des arguments, exemples)

·        prise en compte de la situation de communication : les destinataires sont les élèves de la classe

·        cohérence de l’énonciation

·        on valorisera l’implication de l’émetteur      

J-P DURAND – I.E.N. - NANTES

mis en ligne le 19 mi 2004