BACCALAUREAT PROFESSIONNEL EPREUVE DE FRANÇAIS
SESSION 2004 - METROPOLE
Coefficient 3  Durée : 2H 30  

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Consultation du sujet :

Texte
Questions
Corrigé

TEXTE 1

Monsieur de la Forest et Florice, la fille de l'Astrologue, désirent se marier. Mais une comète vient de passer dans le ciel... Une comète est un astre qui, en se rapprochant du soleil, fait apparaître une chevelure et une queue s'étirant dans la direction opposée au soleil. Son passage, alors considéré comme signe de malheur, suscitait de grandes frayeurs collectives.

Scène IV 

M. de la Forest, Florice, l'Astrologue, Mathurin, Françoise (1)

L'ASTROLOGUE
Que de fléaux pour l'année prochaine! Que d'orages! Que de famines! Que de pestes! Que de guerres !

MATHURIN
Bon ! Voilà qui est fort propre à mettre dans mon Almanach (2). J'attrape toujours quelque chose.

M. DE LA FOREST  
Monsieur, que voulez-vous dire?

L'ASTROLOGUE
 Ah ! Mon pauvre M. de la Forest, des feux allumés dans l'air, des queues épouvantables qui tiennent la cinquième partie d'un grand cercle ; ou, afin que vous m'entendiez mieux, des queues qui ont plus de quinze arpents de long.

MATHURIN
Des queues qui ont quinze arpents de long, ma chère Françoise ! Je n'oublierai pas celui-ci.

    M. DE LA FOREST
Monsieur, expliquez-vous donc plus nettement,  s'il vous plaît ; nous voilà tous alarmés sans savoir de quoi.

L'ASTROLOGUE
Tout est perdu. Je viens de voir une affreuse Comète qui passe sur nos têtes.

M. DE LA FOREST 
Hé bien, il faut la laisser passer.

L'ASTROLOGUE 
Comment ! la laisser passer ! Oui, de par le diable, il faut la laisser passer ; mais elle ne passera pas sans nous le faire savoir. Que je te plains, pauvre genre humain !

FLORICE 
Hé ! Mon père, de quoi est-il tant à plaindre?

L'ASTROLOGUE
Jamais le Ciel ne versa sur lui de si malignes influences. C'est mille fois pis que si Saturne et la Lune étaient conjoints, ou que Mars et Mercure fussent en aspect sextil (3). Ne songez pas à vous marier, M. de la Forest; voici un temps trop funeste (4).

M. DE LA FOREST
Quoi, Monsieur, parce qu'il paraît une Comète?

L'ASTROLOGUE
Tant que la Comète durera, ou qu'il restera dans le Ciel le moindre morceau de sa queue, soyez bien sûr que vous n'épouserez point ma fille.

M. DE LA FORES
Ne m'avez-vous pas engagé votre parole ?

L'ASTROLOGUE 
Oh ! La Comète la rétracte.

FLORICE 
Mon père, songez-vous bien?...

L'ASTROLOGUE
Taisez-vous, petite impertinente, à qui une Comète n'est pas capable d'ôter la démangeaison de se marier.

M. DE LA FOREST
Hélas! Monsieur, croyez-vous tout de bon que les Astres s'inquiètent de notre mariage ? Vous leur donnez bien de la pratique, si vous voulez qu'ils se mêlent de tous les menus tracas qui  occupent les hommes.

L'ASTROLOGUE 
Que voulez-vous dire ? Ce grand livre du Ciel, imprimé en caractères de feu, ne contient-il pas les destinées de tous les hommes ?

M. DE LA FOREST
Permettez-moi de vous dire que ce grand livre n'est pas fort aisé à déchiffrer, et qu'avec toutes vos lunettes, vous avez bien de la peine à en lire quelques mots.

L'ASTROLOGUE
Non, ce n'est pas pour vous sans doute qu'il est écrit. Il n'appartient qu'à nous, descendants du fameux Nostradamus, de développer ces mystères. À quoi serviraient, à votre avis, tous ces aspects des Astres, sextil, trin et quadrat ? À quoi serviraient ces conjonctions, ces oppositions, ces stations, ces directions, ces rétrogradations ?

MATURIN, prenant ses tablettes
Mettons ceci sur nos tablettes. La peste, que me voilà riche !

M. DE LA FOREST
Tout cela sert à faire rouler les Planètes dans le ciel, et à les faire aller et venir. Elles vont leur train, et nous laissent aller le nôtre.

L'ASTROLOGUE
Il suffit de vous faire regarder une Comète pour vous confondre. Sa figure extraordinaire, sa lumière rougeâtre, cette queue, cette barbe, cette chevelure, tout cela ne vous inspire-t-il pas naturellement de la frayeur ?

M. DE LA FOREST
À moi ? non. Je trouve cela fort beau ; c'est un nouvel Astre dont le Ciel nous favorise. Et pourquoi ne veut-on pas croire qu'il nous annonce par là quelque bonheur ? N'y a-t-il pas présentement mille gens heureux qui ont autant de droit de remercier la Comète de leur félicité, que les malheureux ont droit de se prendre à elle de leur infortune ?

L'ASTROLOGUE
Pour vous, M. de La Forest, vous n'aurez pas de remerciement à lui faire, et vous ne vous moquerez pas d'elle entre les bras de ma fille.

M. DE LA FOREST
Mais, Monsieur, écoutez-moi, je vous en conjure ; et rendons-nous un peu de justice. Sommes-nous des gens si importants, que nous puissions nous imaginer que le Ciel fasse pour nous la dépense d'une Comète ? Si elle avait à menacer quelqu'un, au lieu que je suis persuadé qu'elle ne menace personne, serait-ce vous et moi qu'elle menacerait ? Voilà un feu plus gros que toute la terre qui s'allume dans le Ciel, et pourquoi cela ? pour empêcher le mariage de Mademoiselle Florice et de moi.

L'ASTROLOGUE
Taisez-vous, petit esprit ; car je sens que ma bile s'échauffe ; et si jamais...

M. DE LA FOREST
Je cède, puisqu'il le faut ; mais enfin...

L'ASTROLOGUE
Et dites-moi, a-t-on jamais vu de comète, sans qu'il soit arrivé de grands malheurs ?

M. DE LA FOREST
Si vous voulez bien que je vous réponde, ne m'avouerez-vous pas qu'il est bien arrivé de grands malheurs sans Comète, ou plutôt qu'ils sont presque tous arrivés sans Comète ? Pourquoi les uns sont-ils annoncés, lorsque d'autres, et même plus considérables, ne le sont pas ? Quand il n'y a point de Comète, il faut bien que l'on s'en passe, et que l'on croie que tout est arrivé selon l'ordre naturel ; mais dès que le hasard veut qu'il en paraisse une, c'est justement elle qu'on rend responsable de tout le mal.
Fontenelle, La Comète, comédie, 1681.

1 Mathurin, Françoise : valet ets ervante de l'Astrologue
2 almanac : calendrier, souvent illustré, comportant des indications d'ordre varié (météorologie, astronomie, cuisine, médecine, astrologie, etc.)
3 sextil : termes du vocabulaire de l'astrologie servant à préciser la position des astres (voir aussi "trin, "quadrat").
4 funeste : qui apporte le malheur


TEXTE 2

Partout s'étalent les horoscopes ; toutes les revues lues dans les antichambres des médecins ou les salons d'attente des coiffeurs prodiguent de bons conseils permettant à chacun de gérer sa carrière ou ses amours en fonction de la position de Vénus ou de Jupiter à l'instant de sa naissance.

Chacun pourrait savoir qu'il ne s'agit que d'affirmations dépourvues de la moindre justification ; elles ne font que ressasser de vieilles recettes datant de la décadence de Rome ou du Moyen Âge sans tenir compte du fait que, depuis, les positions des astres ont changé. Les constellations que les Anciens distinguaient dans le ciel, capricorne, bélier ou taureau, nous savons maintenant qu'elles ne résultent que d'effets d'optique ; les étoiles qui paraissent proches sur la voûte céleste sont en réalité très éloignées dans l'espace. Personne ne devrait apporter la moindre attention à ces élucubrations, pas plus qu'aux prédictions (1) de Malachie ou de Nostradamus rédigées en termes si obscurs que toutes les interprétations sont possibles. Pourtant, le commerce des prédictions reste florissant. La période du passage d'un millénaire au suivant provoque une véritable éruption d'obscurantisme (2), comme si la présence de trois zéros dans la numérotation d'une année avait un sens concret, alors qu'elle résulte de notre façon arbitraire d'écrire les nombres avec des chiffres ! Jamais autant de voyants ne nous ont décrit avec autant de détails les catastrophes à venir! 

À vrai dire, peu de lecteurs de ces inepties sont vraiment dupes. La plupart jouent à se faire peur ou à trouver dans les astres la cause possible de leurs échecs en amour ; ils n'y sont pour rien, ce qui est rassurant. Année après année, les mêmes voyants célèbres font part le 1er janvier de leurs prédictions. Tous les auditeurs ou lecteurs peuvent constater que celles du 1er janvier précédent ne se sont pas réalisées. Mais cette évidence n'enlève rien à l'aplomb de ces "voyants", ni au tirage de leurs livres. Cette permanence de leur public est signe d'une écoute plus amusée qu'intéressée

Albert JACQUARD, À toi qui n'es pas encore né(e), 2000

prédictions: annonces de l'avenir.
éruption d'obscurantisme : arrivée brutale et massive d'idées et d'attitudes opposées à la raison et à l'instruction.

 

QUESTIONS

I - COMPÉTENCES DE LECTURE (10 points)

1 - Texte 1

Pourquoi l'Astrologue s'oppose-t-il au mariage de sa fille?

Comment le personnage de l'Astrologue est-il rendu ridicule? Vous justifierez votre réponse par une étude précise des répliques de l'Astrologue et des répliques de Mathurin (propos tenus, vocabulaire utilisé, ton, ponctuation, etc.).                                                                                                                    ( 3 points)

2 - Texte 1

Quel point de vue Monsieur de la Forest oppose-t-il à celui de l'Astrologue ?
Sans recopier le texte, vous reformulerez deux de ses arguments.
( 3 points)

3 - Texte 1 et texte 2

Quelle est la thèse soutenue par A. JACQUARD ?
Vous direz en quoi ces deux textes, à deux siècles de distance, poursuivent le même but.
( 4 points)

II - COMPÉTENCES D'ÉCRITURE (10 points)

Un de vos camarades, amateur d'horoscopes, vous fait part de ses inquiétudes au sujet de l'avenir et de son désir de consulter une voyante ou un astrologue. Dans une réponse argumentée, vous tentez de l'en dissuader en tournant ces "prédictions" en dérision et en lui montrant le manque de fondement ainsi que les dangers de ces croyances (vous éviterez le langage familier ; votre réponse sera d'une quarantaine de lignes).

N.B. ; Afin de respecter les règles de confidentialité, votre texte ne révélera ni votre identité, ni le lieu il est écrit.

mis en ligne le 29 juin 2004    

 

  Eléments de corrigé

Texte: La Comète, Fontenelle.

Texte 2 : A toi qui n'es pas encore né(e), A.Jacquard

1 - Compétences de lecture (10 points)

1- Texte 1

Pourquoi l'Astrologue s'oppose-t-il au mariage de sa fille?

Comment le personnage de l'Astrologue est-il rendu ridicule? Vous justifierez votre réponse par une étude précise des répliques de l'Astrologue et des répliques de Mathurin (propos tenus, vocabulaire utilisé, ton, ponctuation, etc.) (3 points)

L'Astrologue s'oppose au mariage de sa fille Florice en raison du présage funeste apporté selon lui par le passage d'une comète.

Ce personnage est rendu ridicule par les propos qu'il tient, par le contraste entre la solennité qu'il donne à ses déclarations et la futilité de leur contenu. En effet, l'Astrologue donne à ses propos une grandiloquence, une emphase remarquables. Tous les malheurs du monde défilent dans sa bouche: «fléaux...orages...famines...pestes...guerres» (1.1 à 3). Sa parole procède par anaphores «< Que de... »), par accumulation, par hyperbole «< tout est perdu» 1.17); elle est caractérisée par de nombreuses exclamations (1.1 à 4, 1.20 à 23) et interrogations (1.46 à 48, 1.56 à 60, 1.70, 1.97). Ces procédés visent à saisir les autres personnages, à les convaincre, à les pétrifier d'émotion et de crainte. Mais ceux-ci résistent et ne se laissent pas impressionner. Obligé d'aller plus loin dans ses explications et donc de dévoiler les fondements de sa « science », l'Astrologue délivre un discours creux. Les mots savants, le jargon (1.7 à 11, 1.25 à 30, 1.54 à 60), cachent mal le vide des propos. Il n'y a pas d'argumentation fondée. L'Astrologue lui-même explique que les mots seuls, par leur existence, garantissent la vérité de sa « science» (1. 56 à 60). Au total, le personnage suffisant du début se révèle bien dépourvu. Il passe de l'emphase initiale «< Tout est perdu... » 1.17, «Que je te plains pauvre genre humain! » 1.22 et 23) à une posture agressive et menaçante. Le «pauvre M.de la Forest» (1.7) est écrasé de mépris «Taisez-vous, petit esprit» (1.93) dès lors qu'il cherche à contester le grand homme. Le grand savant capable de lire « le grand livre du ciel, imprimé en caractère de feu» (1.46 et 47) devient un petit personnage dont «la bile s'échauffe __ (1.93). Cette évolution qui porte la dynamique même de la scène fait de l'Astrologue un personnage ridicule et peu sympathique.

Mathurin, préoccupé de noter les propos de son maître, commente et duplique, en langage simple et populaire, les déclarations grandiloquentes de l'Astrologue soulignant par là leur aspect excessif et outrancier. Le calme de Mathurin, son absence d'inquiétude, ses propos pragmatiques, soulignent a contrario la fébrilité et la peur irraisonnée de l'Astrologue. Figure de bouffon, burlesque, le personnage de Mathurin contribue ainsi à mettre en relief le ridicule de son maître et-donc à discréditer ses propos.

2- Texte 1

Quel point de vue Monsieur de la Forest oppose-t-il à celui de l'Astrologue? Sans recopier le texte, vous reformulerez deux de ses arguments.                                                                                            (3 points)

Aux propos obscurantistes et pompeux de l'Astrologue s'oppose l'attitude modeste, sereine, fondée sur le bon sens et sur la raison, de M. de la Forest. Au début, il parle peu, écoute, cherche à comprendre; c'est la curiosité qui l'anime: «Que voulez-vous dire? » (1.6), « expliquez-vous donc plus nettement, s'il vous plaît» (1.14 et 15). Mais ses répliques, au début très courtes, s'étoffent au fur et à mesure que celles de l'astrologue se réduisent. Ainsi, c'est un point de vue construit, rigoureux, raisonné, qu'il développe en plusieurs moments :

- la subjectivité des interprétations: ce qui effraie les uns peut réjouir les autres; il n'y a pas de science possible des signes puisque chacun projette ses humeurs sur le monde (1.71 à 78).

- la disproportion entre les faits, l'absence de rapport entre les causes et les conséquences prétendues: entre le mouvement des astres et le mariage de M. de la Forest, quel rapport peut-il y avoir? (1.83 à 92).

- l'absence de logique: l'observation montre que les malheurs arrivent, avec ou sans comète; lorsqu'il n'y a pas de comète on dit que c'est naturel, lorsqu'il y a une comète on la met en accusation; le lien causal n'est nullement établi par les faits (1. 98 à 108).

3- Texte 1 et texte 2

Quelle est la thèse soutenue par A.JACQUARD ?
Vous direz en quoi ces deux textes, à deux siècles de distance, poursuivent le même but

(4 points)

A Jacquard soutient que l'astrologie est une imposture, une fausse science, aux origines archaïques. Pour lui, la croyance en l'astrologie et autres superstitions, malgré leurs contradictions foncières, tient à un sentiment de crainte devant l'avenir, au besoin des hommes de trouver des explications rassurantes à leurs interrogations.

A. Jacquard est dans le droit fil de la position développée par M.de la Forest dans le texte de Fontenelle. Il préconise lui aussi l'observation des faits contre les affirmations dogmatiques. Les deux mettent en avant les contradictions de ces fausses sciences, leur inefficacité pratique. Les deux s'intéressent aux motivations des croyants: lire « les destinées de tous les hommes» (texte J, 1. 48) , « [jouer] à se faire peur... trouver dans les astres la cause possible [ de nos] échecs en amour» (texte II, 1.16).l1s mettent en lumière ce qui motive les charlatans qui prospèrent dans cet univers de l'irrationnel: la volonté de pouvoir pour« les descendants de Nostradamus» (texte 1 , 1.53 à 56) , le goût de la réussite commerciale pour les modernes voyants ou astrologues évoqués par A. Jacquard que l'on devine attentifs à leur image ( « [leur] aplomb ») et au« tirage de leurs livres ».

A deux siècles de distance, par des écrits de nature différente, Fontenelle et A. Jacquard se relaient dans le même combat, celui de la raison contre la croyance; c'est aussi une affirmation de la confiance dans l'intelligence de l'homme, une protestation contre la démission devant les gourous et autres manipulateurs des consciences qui tablent sur la peur, sur l'ignorance de leurs congénères pour asseoir leur propre pouvoir. La bataille initiée par les philosophes des Lumières continue.

_II - Compétences d'écriture (10 points)

Un de vos camarades, amateur d'horoscopes, vous fait part de ses inquiétudes au sujet de l'avenir et de son désir de consulter une voyante ou un astrologue. Dans une réponse argumentée, vous tentez de l'en dissuader en tournant ces « prédictions» en dérision et en lui montrant le manque de fondement ainsi que les dangers de ces croyances (vous éviterez le langage familier; votre réponse sera d'une quarantaine de lignes).

Quelques critères d'évaluation :

- respect de la longueur («une quarantaine de lignes»)

- qualité de l'expression (syntaxe, orthographe, richesse du vocabulaire) graphie et présentation

- respect de la situation de communication: l'écrit attendu a la forme d'une réponse adressée directement à un destinataire connu, «écrit oralisé » (énonciation à la première personne, destinataire désigné par «tu»)

- développement d'une argumentation (présence d'arguments et d'exemples, organisation et progression de l'argumentation, articulation et enchaînement des arguments, pertinence des arguments. ..)

- langage simple et accessible, sans registre familier

- valorisation de l'implication de l'émetteur (« tourner en dérision », conviction, expression personnelle...)

JP DURAND IEN lettres – Rectorat de Nantes – avril 2004